CHAOUKI-LI-QACENTINA

CHAOUKI-LI-QACENTINA

Grottes préhistoriques de Constantine

Un patrimoine trahi et souillé


Les déblais des maisons démolies sont encore éparpillés sur le terrain de l’ancien bidonville de Fedj Errih (Col du vent), l’un des plus grands de la ville de Constantine, construit dans les années 1950 au pied du rocher de Sidi M’cid, dans la cité Emir Abdelkader (ex-Faubourg Lamy).

Le site était connu pour ses nombreuses carrières. Nous nous engageons sur la piste qui traverse les dernières propriétés restantes à partir de la mosquée située à quelques encablures du marché de fruits et légumes. Notre guide dans cette randonnée s’appelle Chaouki Djeghim, un spéléologue qui connaît cette région comme sa poche.

Membre fondateur du Club Spéléoman de Constantine, passionné de découvertes et d’explorations, il a «roulé sa bosse» dans de nombreuses grottes et cavernes qu’il a explorées dans la ville. Nous avançons dans un terrain mou et légèrement boueux par cette belle journée du mois de décembre. «C’est une belle journée pour faire une randonnée pédestre dans ce type de terrain», confirme notre guide.

Cette randonnée devait nous mener à découvrir les grottes situées sur le rocher de Sidi M’cid, dominant le site de Fedj Errih et la route de la Corniche. Après le départ de l’homme, la nature commence à reprendre ses droits. Les fleurs d’iris sont présentes un peu partout. Des roseaux ont poussé au milieu des décombres. Derrière des rangées de sapins apparaissent les restes des images de la misère.

Juste en face de nous, on admire le panorama du plateau de Bekira. La descente devient plus raide et plus glissante. On avance avec prudence. Après une demi-heure de marche, on aborde une vieille ferme. Sur le flanc du rocher de Sidi M’cid, des arbres de cactus cachent de vieilles maisons en tuile rouge. On monte légèrement vers l’ouest en direction du rocher à travers une pente glissante. On arrive à la grotte des Mouflons.

Curieuses découvertes à la Grotte des Mouflons

Avec une entrée large d’une dizaine de mètres, la grotte des Mouflons ou Kahf Edhlam (La grotte de l’obscurité), comme l’appellent les habitants de la région de Constantine, se prolonge sur une profondeur de 42 m. La hauteur varie entre 3 à 12 m. A l’entrée à gauche, on lit une inscription sur la paroi : Marle.CH 1889. Ce qui prouve que la grotte a déjà été visitée depuis plus d’un siècle. Les parois sont noires et truffées de nids d’araignées.

Le terrain est accidenté. La présence humaine se fait remarquer. A quelques mètres seulement de l’entrée, on trouve un matelas en éponge, des jerrycans et un ustensile de cuisine qui sert pour la préparation des repas. La grotte est, semble-t-il, habitée par des individus qui viennent y passer la nuit. Les traces d’un feu allumé la veille sont visibles. La présence d’une nappe d’eau fraîche descendant des parois du rocher a encouragé les gens à y élire domicile.

Des canettes de bière vides sont jetées un peu partout. «Le fait d’allumer des feux d’une façon continue a fini par causer des dégâts à la paroi de la grotte ; la forte chaleur et le froid ont fait éclater la roche à l’intérieur», explique Chaouki. Fait constaté sur place, puisque des morceaux de pierre arrachés ont été déposés sur le sol. La température à l’intérieur de la grotte est agréable, avec une légère humidité. Au fond de la grotte, la hauteur diminue. On n’arrive pas à rester debout.

Il faut s’abaisser pour passer vers la seconde partie, comme s’il s’agissait d’une autre «chambre». Par une légère pente rocheuse, on se retrouve dans un lieu d’une hauteur plus importante. Pour ceux qui y pénètrent pour la première fois, il y a une forte sensation de voir le décor d’une grotte. On découvre aussi pour la première fois l’ambiance de ce lieu naturel, l’obscurité, les parois rocheuses couvertes de couches de cristaux et le sol poussiéreux. On imagine déjà la vie du premier homme qui habitait les lieux il y a plus de 45 000 ans.

«La grotte doit son nom aux ossements des mouflons fossilisés qui ont été découverts durant la période coloniale, notamment une tête de mouflon exposée aujourd’hui au Musée national Cirta de Constantine ; elle a été aussi topographiée et mesurée par le club de spéléologie de Constantine qui y a trouvé également d’autres  ossements fossilisés», précise notre guide. Ce dernier signale que par rapport aux dernières années, l’état de la grotte s’est nettement dégradé et n’omet pas de tirer la sonnette d’alarme. Les visites de certains énergumènes ont beaucoup affecté les lieux, surtout avec ces graffitis «sauvages» visibles sur la paroi.

La Grotte des Ours transformée en étable

Le décor que nous avons découvert dans la grotte des Ours, à une centaine de mètres de la grotte des Mouflons, nous a laissés sans voix. Située dans le même rocher de Sidi M’cid, surplombant la voie ferrée menant vers Skikda, parallèlement à la route de la Corniche, cette fameuse grotte, l’une des merveilles naturelles de la ville de Constantine, a été transformée en étable.

Chaouki Djeghim qualifie de scandaleux le fait de voir les gens squatter ces lieux de cette manière et en toute impunité. «Dans d’autres pays, de tels agissements sont punis par la loi car le lieu est un patrimoine public, mais chez nous les autorités se comportent en spectateurs», regrette-t-il.

En montant sur une partie du rocher située près de l’accès de la grotte, on peut voir à l’intérieur des veaux et des vaches à côté des bottes de foin. «Celui qui a occupé les lieux a profité de l’absence d’une quelconque autorité après le relogement des familles qui habitaient le bidonville de Fedj Errih ; pourtant la grotte figure parmi les sites naturels et historiques de la ville, méritant une protection conformément à la loi», dénonce notre interlocuteur.

«Pourtant, nous avons alerté à maintes reprises les autorités sur les risques qui guettent ces lieux mal fréquentés et envahis par des bandes de délinquants, mais nous n’avons reçu aucun écho», poursuit-il. Tous ceux qui connaissent bien le site de Fedj Errih peuvent constater les faits. La grotte n’est plus accessible. Son squatteur a eu tout le temps pour couler le cadre en béton et installer une porte métallique.

Pour le reste, il a suffi de construire un mur en parpaing surmonté de plaques métalliques pour empêcher d’éventuels intrus d’y accéder. Cette situation renseigne sur la débandade qui règne dans une ville où même les sites naturels, historiques et culturels sont livrés à un bradage organisé. Selon des études archéologiques, cette grotte a été habitée par l’homme de Neandertal qui vivait dans la région vers 45 000 avant J.-C. Pour rappel, cette grotte figurait sur le parcours du chemin tracé par les guides montagnards durant l’époque coloniale, où plusieurs sites préhistoriques de la ville de Constantine étaient visités par de nombreux touristes étrangers.

Une activité qui s’est poursuivie même après l’indépendance et qui cessera pendant la décennie du terrorisme. Pour l’histoire, la grotte des Ours, appelée aussi par les anciens Constantinois Ghar Zahar (La grotte qui gronde), a été explorée pour la première fois en 1907 par A. Debruge, membre de la Société archéologique du département de Constantine durant l’époque coloniale. Dans ses notes, ce dernier la décrit comme «une grotte vaste et spacieuse, de plain-pied, ne mesurant pas moins de 60 mètres de longueur et 6 mètres de largeur moyenne avec une hauteur parfois assez considérable.

En raison de ses proportions, l’ouverture principale, située au nord, a un certain caractère majestueux». Au cours de ses fouilles, Debruge avait pu recueillir des objets en silex remontant à la période néolithique, preuve que l’homme avait habité cette grotte. Des ossements assez anciens de plusieurs espèces d’animaux avaient été relevés.

La présence romaine avait été aussi remarquée avec les débris de céramique retrouvés. Debruge lui donnera le nom de grotte des Ours, en rapport avec le nombre important des ossements d’ours qui y ont été découverts. Il remit les ossements découverts dans cette grotte pour analyse à l’éminent zoologiste et préhistorien Paul Pallary, connu à l’époque comme le «doyen de la préhistoire de l’Afrique du Nord».

Dans son analyse, Pallary conclut : «L’homme n’a pu habiter que temporairement cet abri qui a dû servir alternativement de repaire à l’ours des cavernes et de demeure à l’homme. A moins encore que l’occupation de la caverne par l’ours soit antérieure à celle de l’homme». A noter que la grotte des Ours a été topographiée et mesurée par le club de spéléologie de Constantine le 30 octobre 1987.

Vestiges historiques à la Grotte des Pigeons

Sur le boulevard Zighoud Youcef (ex-boulevard de l’Abîme), et en arrivant au tunnel situé sous le site de Kef Chekara (Pic du sac), endroit le plus élevé du rocher, en passant par la première passerelle, en direction du pont suspendu, on remarque juste à droite une voûte dans le rocher, descendant jusqu’en bas dans la falaise qui domine le site de Sidi M’cid.

C’est la grotte des Pigeons, qui deviendra l’une des curiosités touristiques et scientifiques de la ville durant l’époque coloniale. Les Français avaient commencé à s’intéresser au site, qu’ils avaient découvert à partir de la caserne de La Casbah, dès la fin du XIXe siècle, mais l’accès y était difficile et risqué. Il a fallu attendre le début de l’année 1916 et l’achèvement des travaux de percement du rocher.

La réalisation du magnifique boulevard de l’Abîme, avec ses tunnels, offrant une vue imprenable sur la vallée de Hamma, a permis une meilleure exploration de la grotte des Pigeons. C’est grâce encore une fois à A. Debruge, un passionné des fouilles archéologiques, membre très actif et trésorier de la société archéologique du département de Constantine, que nous avons pu connaître l’historique de cette grotte.

Dans le volume n°50 du recueil des notices et mémoires de la société archéologique de Constantine, paru en 1917, A. Debruge décrit minutieusement les détails de son exploration dans la grotte des Pigeons. «Lorsque, pour la première fois, par un moyen de fortune, il me fut possible d’accéder à cette grotte, j’eus aussitôt l’impression qu’elle réserverait une surprise et que l’homme y signalerait son passage, comme pour ainsi dire dans toutes les grottes», notait-il.

Ainsi, durant la même année, un bel escalier fut construit pour faire communiquer le boulevard de l’Abîme avec la grotte des Pigeons. Selon Debruge, «la grotte des Pigeons, comme beaucoup de grottes, a sa légende, et elle aurait servi au culte de Mithra. Les anciens Constantinois disent, avec certitude, qu’elle est immense, que vers le fond existe un gouffre où on entend couler l’eau ; d’autres ajoutent que les bougies s’y éteignent et qu’il existe certaines communications souterraines pouvant s’étendre assez loin».

La grotte des Pigeons se divise en deux parties : l’une principale, large de 12 mètres, avec autant de hauteur, avec vue vers le nord-ouest, et une seconde de moindre importance, qui se trouve dégagée et regardant à l’ouest. «Lors de ses fouilles, Debruge a pu recueillir des pièces de poterie de l’époque romaine, des objets utilisés par l’homme de la période néolithique, des ossements humains et des ossements d’animaux disparus depuis longtemps de la région», explique Chawki Djeghim. Debruge décrit dans sa notice : «La grotte des Pigeons ne m’a donné aucun indice d’habitat, elle n’a servi que de nécropole». Toutes ces découvertes sont conservées au Musée national Cirta de Constantine. Aujourd’hui, la grotte des Pigeons est dans un état piteux.

Destination incontournable à une certaine époque où elle était une halte dans un circuit touristique qui comptait plusieurs autres vestiges de la ville, elle est quasiment à l’abandon. Un état qui a fait d’elle un repaire pour les délinquants et les consommateurs de drogue et de boissons alcoolisées. Les passants par ces lieux, où règne aussi l’insécurité, sont désolés à la vue des dizaines de canettes de bière jetées dans tous les coins. En somme, l’état des lieux n’encourage personne à venir s’aventurer dans la grotte des Pigeons.

Une merveille en plein centre-ville

Le site est très peu connu, pourtant il se trouve à la place du 1er Novembre (ex-La Brèche), juste au-dessous de l’ancien Hôtel de Paris, de la rue Larbi Ben M’hidi. «Il s’agit d’une grotte découverte par hasard lors de la réalisation de l’hôtel ; c’est une sorte de boule fermée, creusée dans la roche, qui a été explorée par les Français en 1907 ; ces derniers ont découvert à l’intérieur un monde magnifique fait de formations en cristaux d’une extrême beauté ; un véritable bijou de la nature», nous révèle Chawki Djeghim. La grotte, appelée Ras Eddouames, sera aménagée durant l’époque coloniale pour en faire un lieu touristique.

Un escalier en colimaçon descendant vers le sous-sol de l’hôtel se termine sur des marches en pierre, qui donnent accès à un petit lac bien éclairé, où les visiteurs pouvaient faire un tour sur une petite barque contre la somme de 50 centimes de l’époque. «C’était un vrai plaisir pour les amoureux des grottes merveilleuses, qui venaient de partout pour admirer un lieu devenu très célèbre dans toute l’Algérie», ajoute Chawki Djeghim, dont le rêve était de découvrir un jour ce site.

En fait, ce dernier a été fermé au public en 1939, et peu de gens parmi les Constantinois se rappelaient encore de cette grotte tombée dans l’oubli après l’indépendance. «Après des années et plusieurs tentatives, j’ai réussi finalement grâce à la bonne coopération du propriétaire de l’hôtel à pouvoir organiser une exploration de la grotte le 28 novembre 2014», décrit notre interlocuteur. «Bien que j’ai découvert un site d’une extrême beauté, avec des cristaux sous forme de choux, j’ai trouvé la grotte dans un état de dégradation indescriptible ; d’abord les dernières marches situées au-dessous de l’escalier en colimaçon ont été démolies.

Il n’y a plus d’accès vers le petit lac, mais le plus choquant dans tout cela est l’état de ce dernier qui a été envahi par les eaux usées après la rupture de la conduite d’assainissement de l’hôtel», poursuit-il. Pour Chawki Djeghim, si les autorités de la ville n’interviennent pas pour protéger la grotte et trouver une solution au problème de la conduite des eaux usées, la situation mènera vers une véritable catastrophe. Un cri qui résonne comme une sonnette d’alarme pour sauver cette merveille, aussi bien que les autres grottes de la ville qui risquent d’être perdues à jamais.

Arslan Selmane

El Watan



05/02/2015
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