CHAOUKI-LI-QACENTINA

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L'Algérie souterraine (2ème partie)

L'Algérie souterraine (2ème partie)

A défaut de Léopard... prenons du Citron

La passion de l'exploration est parfois tellement forte qu'elle tente de braver les caprices de la nature. Mais l'exploit n'est atteint que lorsque cette dernière le décide. Une poignée d'humains frêles, accompagnés d'un âne porteur, sont accrochés comme une bulle au flanc d'une haute montagne silencieuse. La bulle hétéroclite s'anime. Elle essaye, après deux nuits glaciales, de monter à l'assaut d'un gouffre.

Par Mohamed Belaoud

Photos Réda Atio

Aux dernières lueurs du jour, enveloppé de brouillard, trois spéléologues viennent, haletant, de déposer leurs lourds .sacs à dos dans une cabane de téléski à 1.800 m d'altitude. Le temps de reprendre leur respiration et voilà que deux d'entre eux, munis d'une lampe électrique, dévalent la pente raide de l'Akouker, une montagne du Djurdjura central, afin de porter secours à quatre de leurs amis malmenés par une pluie fine et le vent. Les pas crissent sur la roche, Ai'ssa gronde son âne qui vient pour la seconde fois de basculer dans un oued avec sa lourde charge de matériel d'exploration, de camping et de réserve d'eau. Dans le noir, l'équipe avait perdu les traces du chemin qui monte. On décide de décharger la bête pour aller plus vite. Trempés et à contre-cœur, nous installons notre bivouac loin de notre objectif, le gouffre du Léopard, le plus profond d'Afrique et du Monde arabe. Son fond par rapport à l'entrée du trou est situé à plus de 1.160 m! Après une rapide «halte-dîner », chacun glisse dans son sac de couchage en quête de chaleur. Le vent force de plus en plus. Annoncé par la météo, on savait que ce week-end on ne serait pas gâté. On a préféré quand même prendre le risque.

Le lendemain matin, la pluie chantonne toujours et le brouillard cache toute la montagne du Ras Timédouine où se planque notre monument. Il fait froid. Contraints de rester inactifs, nous allumons difficilement un feu de camp à l'aide de bois humide et de bouse de vache sèche qui nous enfume. Notre compagnon bourricot semble content de revoir nos têtes   malgré   sa   mésaventure. De Constantine, Chaouki, un autre mordu des cavernes, mais qui n'a plus remis les pieds dans ce massif depuis 15 ans, nous rejoint avec son ami forestier Abdelouaheb. Le soir, deux autres compères débarquent. Le premier, Réda, lourdement chargé, vient d'un club de Bejaïa, le second, Da Ouaali, un escaladeur «dinosaure» d'Alger. Cela palabre sec. Les souvenirs d'exploits sont remués et les projets des années 1990 mis en veilleuse, affinés. Le surlendemain, à la première éclaircie, nous assurons le portage jusqu'à l'entrée haut perchée du «Léopard». Une équipe de 4 spéléo se prépare à descendre en installant ses amarrages de cordes. Surprise ! Le gouffre est obstrué par un gros bloc ! Décidément c'est la poisse ! La nature ne veut pas se donner. Du moins pour le moment, car le passage, comme tant d'autres, sera bientôt libéré et les centaines de mètres de l'abîme avalés.

Le gouffre des 10 citrons

Ne se laissant pas abattre, le groupe jette son dévolu sur un autre trou, dans les environs : l'Anou Achra Lemoun. Il s'ouvre plutôt sur le versant sud de la crête qui départage les wilayas de Tizi-Ouzou et de Bouira. Le terrain est très escarpé. Certains passages sollicitent parfois l'escalade. Le vent, le brouillard et les 8 degrés de température ne facilitent guère la progression. L'entrée est entourée d'un vaste jardin de genévrier associé à d'autres plantes. L'hostilité de dame nature à cette altitude est telle que l'arbre évolue en rampant. Ses grosses racines, souvent aériennes, s'insinuent à travers la roche calcaire massive. L'attaque de ce gouffre débute par une étroiture s'ouvrant sur un puits incliné d'une vingtaine de mètres. Au fur et à mesure de l'incursion, des lames tranchantes à éviter apparaissent.       Un intéressant et beau phénomène d'érosion. Arrivés sur le plancher, de gros rochers éboulés sollicitent les paires de bottes le long d'un parcours pentu, entrecoupé de deux passages verticaux nécessitant le cordage. La couleur blanche prédomine dans cette cavité qui s'évase pour lever le rideau sur une salle de 30 m de long sur 15 m de large et une hauteur d'une trentaine de mètres. La voûte est trouée d'un puits deuxième entrée. Des gouttelettes d'eau arrosent ce vide. Le spectacle est vite fixé par des prises de vue photographiques. Trois flashs synchronisés se déclenchent.

Un modeste cours d'eau s'enfonce au point le plus bas d'où remonte un fort courant d'air. La suite se négocie par un passage jaune très rétréci, que les frottements des combinaisons des spéléo ont poli. Découverte dans les années 1970, cette cavité appelée D1 a cadenassé ce passage étroit jusqu'à l'été 1983 où il fut désobstrué. Plus loin, s'annonce un puits de 100 m surnommé le «Tire-bouchon». Par une série d'autres dénivelées on atterrit à la côte - 217 m, dans une salle encore plus vaste dite «Gargantua». Comme la précédente, elle est jonchée d'éboulis. Ce trou n'en finit pas. Il est plus profond que l'Anou inker Temda, qu'on a décrit dans le dernier numéro de la revue. Le puits de «L’Horloge» et celui du «Corail» l'enfoncent déjà à - 300 m. Un boyau révèle une belle fresque minéralisée. Les étroitures sont interminables. D'ailleurs, l'une d'elles ferme l'Anou Achra Lemoun a  - 323 m. Mais les traces du méandre zigzagant, sculpté par les eaux en furie, apparaissent dès le «Tire-bouchon» pour ne plus disparaître. Ce gouffre très sportif a toutes les possibilités d'aller encore plus bas. Seuls les explorateurs téméraires pourront trouver sa suite. Comme récompense, ils fouleront des terres vierges où aucun être humain n'a mis les pieds.

Sortie de nuit

Après plusieurs heures passées sous terre, nos 4 spéléologues remontent avec leurs sacs bourrés de cordes. Ils s'extraient la nuit de ce trou et rejoignent leur camp de base par binôme. Ils prennent d'abord un peu d'altitude en cassant par des terrains accidentés du versant nord au versant sud du Ras Timédouine.

A partir des crêtes de 2.300 m d'altitude ils entament dans le silence des cimes, une lente descente que le brouillard omniprésent ne facilite pas, même si ce terrain leur est familier. Mais leur sens de l'orientation en vient à bout. Aux signaux de leurs lampes électriques trouant l'obscurité leurs collègues répondent par 'autres signaux pour les guider. Ces derniers viennent de leur mijoter, sur un feu de braise, une bonne soupe de lentilles chaude.

M. B.

 



15/11/2009
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