CHAOUKI-LI-QACENTINA

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Constantine, capitale de la culture arabe

le gouffre de l’argent public


 

A l’image du spectacle produit par l’ONCI, L’Epopée de l’Algérie, «Constantine, capitale de la culture arabe» continue à faire couler beaucoup d’encre. Des voix se sont élevées pour dénoncer la mauvaise gestion et la dilapidation des deniers publics. Enquête.

 

Malgré les 4 milliards de dinars, soit 16% du budget annuel pour 2014 alloué initialement par le ministère de la Culture à la préparation de «Constantine, capitale de la culture arabe», les travaux entamés ne seront jamais terminés en temps voulu. Ce sont les organisateurs, eux-mêmes, qui l’avouent. Les promesses faites par le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, aux Constantinois, ne seront pas tenues.

Selon des sources locales, à l’exception de la salle Zénith, ce bijou architectural construit par les Chinois pour 11 milliard de dinars, dont la gestion a été exclusivement donnée par le wali de Constantine à l’Office national de la culture et de l’information (ONCI), les travaux ne dépasseront pas le cap d’avancement de 20% avant le début de la manifestation, le 16 avril prochain. Lakhdar Bentorki, directeur de l’ONCI et vice-commissaire de l’événement, rencontré dans son bureau à Alger, estime, sans donner plus de précisions, que le chiffre de 4 milliard de dinars n’est «rien» au regard de l’ampleur de l’événement.

L’expert algérien en politique culturelle, Ammar Kessab, a indiqué à El Watan Week-end, qu’un fonds exceptionnel a été créé pour la préparation et l’organisation de la manifestation. Selon lui, «ce fonds est de 7 milliards de dinars au titre de l’activité culturelle et de 11 milliards de dinars au titre des infrastructures et du patrimoine». Au total, ce sont donc 18 milliards de dinars qui sont gérés à la fois, par le ministère de la Culture et par la wilaya de Constantine. Suffiront-ils pour la réalisation d’un tel projet ? L’expert promet que «non» et que les surcoûts vont s’additionner jusqu’à avril 2016.

Corruption

A qui profite toutes ces sommes quand on sait qu’il ne reste de «Tlemcen, capitale de la culture islamique» qu’une manifestation d’entrepreneurs qui revendiquent encore leur dû ? Tandis que Lakhdar Bentorki estime «qu’il y a forcément un prix à payer quand on veut promouvoir la culture en Algérie», d’autres professionnels du secteur pensent que ce n’est qu’une opportunité de plus pour que certains puissent encore «dilapider» l’argent public.

«En gouvernance économique, la corruption est la seule chose qui pourrait expliquer l’incapacité de réaliser certains objectifs, pourtant modestes, explique Kessab. Aujourd’hui, le secteur culturel est considéré comme une assiette dans laquelle les éléments du régime mangent sans être inquiétés.» Autre argument soulevé par Fouzia Souici, ex-chef du département de la communication et ex-porte-parole officiel de la manifestation, qui a démissionné à la mi-février : le lobbying.

Ce groupe, elle le qualifie de «camp des prédateurs qui ont refusé sa proposition de créer un comité de veille et de surveillance des dépenses des deniers publics», en faisant référence au commissariat et à l’ONCI. Comme à chaque événement organisé par l’ONCI, des voix s’élèvent, démissionnent et dénoncent «la mauvaise gestion» et «les passe-droits».

Lors de «L’Epopée d’Algérie», spectacle organisé par l’ONCI avec la collaboration du ministère des Moudjahidine, dans le cadre de la célébration du 60e anniversaire du déclenchement de la guerre de Libération, le metteur en scène irakien, Jawad Al Assadi,  avait démissionné. Il a été suivi par le scénographe algérien, Ahmed Rezzak, qui a dénoncé, quant à lui, le favoritisme des étrangers dans l’attribution des marchés et la marginalisation des artistes algériens.

Lobbying

Où va tout cet argent ? Le directeur de l’ONCI tente de justifier : «Les repas, l’hébergement et le transport de 1500 personnes mobilisées pour l’événement coûtent très cher.» Ou encore : «Les 400 artistes qui participeront au spectacle d’ouverture percevront entre 200 000 et 300 000 DA chacun.» Mais personne parmi ceux qui dénoncent la gestion n’a présenté une preuve tangible qui l’impliquerait dans ce qui lui est reproché. Certes, ceux qui dénoncent connaissent la maison de l’intérieur, mais oseront-ils un jour présenter ces fameuses preuves ? Quant au lobbying évoqué par Fouzia Souici, plusieurs autres acteurs de la culture confirment.

Dans l’affaire des éclairages qui devaient embellir l’ancienne capitale berbère, Cirta, l’étude des travaux de plusieurs sites, comme le mausolée et le pont Sidi Rached, le palais de la culture Malek Haddad et la mosquée Emir Abdelakder, a été attribuée en 2013 au bureau d’études français Alain Guilhot Lumière. L’estimation soumise par Alain Guilhot, dont El Watan Week-end possède une copie, s’élève à environ 4,8 millions d’euros.

Les projecteurs et le matériel pour le plan lumière ont été réservés à BR Système, société détenue par Redha Bechichi qui ne serait autre que le fils de l’ex-ministre de l’Information, et ancien commissaire d’«Alger, capitale de la culture arabe 2007», Lamine Bechichi, limogé par l’ex-ministre de la Culture, Khalida Toumi, pour un conflit sur la gestion des 5,5 milliards de dinars alloués à l’événement. Ce projet d’éclairage n’a jamais eu lieu. Selon une source locale, l’entrepreneur algérien a tenté de «court-circuiter» le bureau d’études français, mais celui-ci a été rattrapé par son inexpérience.

Caracalla

Le projet a donc été «offert» à Star Lighting, une société chinoise qui avait pour mission l’éclairage de 25 sites et tracés protocolaires pour 15 millions de dollars, d’après l’avant-projet présenté par l’entreprise. L’intermédiaire de la société avec le wali de Constantine, Fatima Rahal, journaliste à la chaîne d’information chinoise CCTV et ancienne chargée de communication de l’ONCI, jointe par téléphone, précise que le coût a été renégocié et réduit à 4 millions  de dollars lors de la réunion des deux parties en décembre 2014.

«Les responsables de Star Lighting ont expliqué au wali que le projet n’était pas réalisable avant le 16 avril. Ils lui ont proposé de faire le tracé protocolaire, l’éclairage public de la ville et celui de 4 sites références avec l’aide de 20 spécialistes chinois et plus de 500 électriciens et travailleurs qualifiés algériens», précise Fatima Rahal.

Dernier rebondissement en date : le wali a décidé, sans prévenir, d’offrir à nouveau le marché à une entreprise «tunisienne dont le responsable est Libanais». Bentorki évoque la primauté des «relations panarabes !»  «Je ne cherche aucun conflit, mais je précise que je ne peux travailler avec les magouilleurs et les saboteurs du pays, précise Fatima Rahal.

Les citoyens de Constantine ont raté un grand projet qui changera l’image de leur ville.» Autre scandale qui couve : un feu d’artifice qui coûtera 450 000 dollars pour une durée de vingt minutes. Alors que Fouzia Souici a dénoncé des contrats dont les prix ont été gonflés, plusieurs artistes font ici le lien avec cette énième invitation à la troupe de chorégraphie libanaise de Caracalla par l’ONCI. Ils accusent Bentorki de servir «son ami» libanais au détriment des chorégraphes algériens.

Meziane Abane

El Watan

 



13/03/2015
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