CHAOUKI-LI-QACENTINA

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La Culture à Constantine, entre vieux Garage et beau Palais

Par : A. BOUCHAREB : Univ. Constantine 3

Ni en objecteur de conscience, ni en plaideur, cette contribution se veut juste un élan pédagogique pour dire combien la prudence et les précautions sont nécessaires  dans toute opération sur la ville et sur son patrimoine bâti.

Au rythme des travaux observés, les nouvelles façades de l’ancien Garage Citroën promettent un look somptueux. A travers un habillage suggestif, l’option architecturale éclectique se plie à un historicisme réducteur. En effet, le futur Palais de la Culture présentera sa nouvelle vêture aux invités de la Capitale de la Culture arabe, en mettant en relief un pronaos tétrastyle inspiré de l’architecture gréco-romaine, sur un fond en claustras ajourés dessinant une arabesque à base d’étoiles à huit branches.

Les poncifs de l’art oriental incrustés dans le palimpseste constantinois auraient pu constituer une thématique pertinente si le terrain choisi était autre. Opter pour le Garage Citroën comme corps aurait pu également être pertinent, si l’opération avait évité la damnatio memoriae. Constantine est un catalogue du remploi. En traversant le Vieux Rocher, le promeneur avisé  ne manquera pas de noter une stratification de traces et de tracés témoignant du séjour de tant de conquérants, d’où le palimpseste.

Comme l’ancien Colisée, Le Garage Citroën est sacrifié dans l’alchimie qui se prétend exercice artistique. Quelques invétérés nostalgiques mémorisent de vieilles et vagues images d’édifices disparus. La démolition du «vulgaire garage coloniale» était programmée en 2009 par la Commission chargée de l’organisation du Centre-Ville. Les délais impartis pour être prêt aux festivités de la Capitale de la Culture Arabe de 2015 ont sauvé le corps du Garage mais pas le faciès.
Un ancêtre rare
Comme l’utilitarisme s’accommode de l’urgence et comme le diagnostic relatif au Garage met en exergue ses défauts, vieux, vulgaire et colonial, pour rallier les sensibilités politiques, le coup de grâce ne s’était pas encombré des précautions préalables à toute intervention sur le patrimoine bâti. Et pourtant, ce «vulgaire» garage, parangon d’une typologie d’édifices construits entre les deux guerres, était né avec l’avènement de l’automobile. Il est l’un des rares ancêtres des showrooms dans le monde. Oui, dans le monde.
Les garages Citroën originaux  sont aujourd’hui très rares dans le monde. Actuellement, seuls ceux de Bruxelles (1935) et de Lyon (1930) déjà classés dans les Inventaires des Monuments historiques de leur pays, ont bénéficié d’une réception heureuse. Le premier est promis pour  recevoir le Musée d’Art Moderne en  2017, le second est réaménagé en complexe de bureaux. Mais dans les deux cas la perception de l’ensemble a été préservée.

Plus ancien, celui de Constantine était dans cette lignée. Conçu en 1929 par Maurice Jacques Ravazé, Chef de service «architecture» de la Maison Citroën, ce garage a été érigé dans l’articulation du centre bicéphale de Constantine. Il supplanta la Halle aux grains (elle-même construite sur Rahbet Ezr’a), annonçant la nouvelle ère urbaine et son gadget l’automobile.

Toutes les avenues menant au cœur de la ville se rencontrent à la Place des Martyrs, face au Garage. Cette position le rend tellement omniprésent qu’il n’a pas échappé à la nomenclature des noms de lieux locaux.

D’un style art déco et quelques clins d’œil au style néomauresque institué par Jonnart, le Garage, avec sa forme en trapèze isocèle au pied du Coudiat, s’offre à la perspective des Allées Benboulaid. Ses façades monumentales dessinent trois grandes baies cintrées, surmontées d’ouvertures noyées dans une large frise marquée d’une céramique verte disposée en mosaïque.

L’ensemble est surmonté d’un léger auvent couvert de tuiles vertes. Les angles sont appuyés par des avancées portant des encorbellements en saillie et dont les ouvertures sont proches des bow-windows.

Dénaturation
Constantine détenait un témoin unique de l’histoire moderne de l’Humanité. Car l’avènement de l’automobile dans le sillon de la révolution industrielle, avait révolutionné la vie sociale et économique. C’était également, le salon dédié à l’automobile que les citadins  achètent  d’abord avec «leurs yeux». Et en tant que tels, l’architecture de ces édifices devait, à travers quelques exercices artistiques et techniques audacieux, mettre en scène un objet convoité.

La Garage Citroën de Constantine est un édifice marquant le paysage du Centre-Ville. Il est quotidiennement tutoyé par les passants. Il a marqué quelques générations : nos ainés ne manquent pas de l’évoquer quand dans leur adolescence ils y admiraient les ID 19 et les ID 21 à travers les larges vitres.

La reconversion élaborée durant des années 80 pour abriter la Maison de Culture El  Khalifa, n’avait pas éclipsé le bâtiment. Au contraire, la fameuse rampe intérieure avait bénéficié de l’apport subtil et sensible des artistes constantinois qui dessinèrent des fresques mémorables. C’est dire que l’exploitation d’un édifice ancien à des fins plus actuelles est nécessaire, mais sa défiguration ne convient pas au palimpseste constantinois, même sous les auspices d’un évènement majeur.

Dans l’exercice de la profession d’architecte, Il y a une éthique à respecter, et partant, la dénaturation d’une œuvre héritée reste inadmissible. A moins que l’architecte renonce à son intellectualité et à sa sensibilité ! Car, les interventions sur le patrimoine sont irréversibles : le Garage ne retrouvera jamais son aspect originel.

A notre sens, le rayonnement culturel d’une ville ne se mesure pas au nombre de temples dédiés à la Culture ni à leur monumentalité palatiale. Le parler, les expressions corporelles, les senteurs, la diversité, les comportements, le négoce, les palabres, les mets, le paysage et sa préservation sont dans une ville le fond naturel et essentiel  de la production culturelle.  

A. BOUCHAREB

El Watan



02/04/2015
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